Sexisme et laïcité – Une réponse à Pascale Boistard

Par Milan Bonté et Léa Delmas

Publiée sur la plateforme de Mediapart le 8 mars 2016 : https://blogs.mediapart.fr/leadelmas/blog/080316/sexisme-et-laicite-une-reponse-pascale-boistard

 

Le 8 mars, journée internationale des luttes pour les droits des femmes et des minorités de genre, est chaque année l’occasion, entre deux promotions pour des manucures ou de l’électroménager d’enseignes qui prennent cette journée pour un mix sexiste de la fête des mères et de la Saint Valentin, de parler de féminisme. Un des principaux problèmes de cette période est que l’on entend toujours les mêmes personnes parler des mêmes problématiques qui ne concernent qu’une partie des personnes victimes d’oppressions liées au genre.

Cette année, cette journée se déroulera dans un contexte un peu particulier. Laurence Rossignol remplace Pascale Boistard dans ses missions de défense des droits des femmes, à la tête d’un Ministère dont même le nom n’est plus progressiste. Malgré le retour en arrière que cette association des femmes à la sphère privée de la famille représente, nous espérons que Laurence Rossignol saura orienter son action vers une dynamique plus inclusive que sa prédécesseure. En effet, si Pascale Boistard a mis en place quelques beaux projets, à l’image du Plan de lutte contre le harcèlement dans les transports, elle a aussi consacré son mandat à ne défendre qu’une certaine catégorie de femmes tout en stigmatisant beaucoup d’entre elles. De sa proposition d’interdire le voile à l’université, dans la droite ligne d’une société qui a toujours cherché à imposer aux femmes une manière de se vêtir, à sa dernière interview dans Marianne le 28 janvier, Pascale Boistard n’a eu de cesse de rendre les boucs-émissaires classiques du féminisme blanc et bourgeois (à savoir banlieusards et musulmans) responsables du maintien de la société patriarcale.

En tant que militant.e.s féministes d’une association traitant des problématiques de genre dans les espaces urbains, nous avons souhaité réagir aux propos tenus lors de cette interview et faire entendre une autre voix. Si Pascale Boistard y prétend s’appuyer sur les observations d’associations de terrain sans en citer aucune, nous ne partageons pas les constats évoqués et aimerions faire part des nôtres. Deux éléments nous ont profondément dérangé.e.s dans cette interview : le rapport qu’elle y fait entre féminisme et laïcité, qui lui permet au passage de renforcer l’idée selon laquelle les musulmans seraient plus machistes que les autres hommes, et sa territorialisation du sexisme.

 

Refuser la récupération des luttes féministes à des fins racistes et islamophobes

 

Bien que l’ancienne secrétaire d’Etat aux droits des femmes assure que sa diatribe contre les extrémismes religieux s’adresse à toutes les religions, il est évident à la lecture de l’article qu’elle parle en réalité de l’islam. D’abord parce que le lien entre les luttes féministes et la laïcité dans le débat public n’est fait que pour l’islam, quasiment pas pour la religion catholique par exemple. Les extrémistes catholiques sont pourtant, en France, une menace tout aussi importante pour les libertés individuelles des femmes et, d’une manière générale, des personnes qui ne correspondent pas à la norme dominante (genre correspondant à l’assignation à la naissance, hétérosexualité). Ensuite parce qu’elle insiste sur le lien entre extrémisme religieux et quartier. Pascale Boistard établit en effet un lien entre la montée des extrémismes religieux et l’existence de “zones de non-droits” pour les femmes dans nos villes, de quartiers et d’espaces dans lesquels les extrémismes religieux seraient à l’origine d’inégalités entre femmes et hommes. Or, l’implantation d’une majorité de personnes appartenant à une même religion dans un même quartier ne peut être le fait que d’une minorité religieuse : parler de “quartier catholique” en France n’a par exemple aucun sens. Il est incontestable que Pascale Boistard accuse une supposée montée de l’extrémisme islamique comme (unique) responsable des inégalités femmes/hommes dans certains quartiers.

Ce soi-disant “recul de la laïcité” qui serait un danger pour les droits des femmes, monté en épingle par les pouvoirs politiques et médiatiques, minimise grandement l’ampleur des mécanismes de domination à l’œuvre dans notre société. Dans les faits, on va plutôt vers un renforcement de la laïcité, qui devient un danger pour les libertés individuelles telle qu’elle s’exerce actuellement. Elle devient une arme contre les musulman.e.s, plutôt qu’une protection pour que chacun puisse exercer sa liberté de culte sans subir le joug d’une religion imposée.  Il ne s’agit bien entendu pas de minimiser le caractère rétrograde de certains groupes extrémistes religieux, simplement de remettre en cause l’idée qu’ils représentent le principal problème que le féminisme doit traiter en France. De plus, cette laïcité là est le porte-étendard de groupes cherchant à instrumentaliser les luttes féministes à des fins racistes, comme l’ont montré les récents coups d’éclat du Front National sur le Salon de la femme musulmane de Pontoise, ou sur l’affaire de Cologne, deux événements qui lui ont permis de se dépeindre en défenseur des droits des femmes quand ils comptent en réalité parmi leurs pires ennemis, qu’ils remettent en cause l’accès à l’IVG en proposant son déremboursement et qu’ils votent systématiquement contre les lois visant à atteindre l’égalité en France ou au sein de l’Union Européenne. Mais si cette attitude est prévisible de la part du Front National, l’alimentation par une socialiste, qui plus est par la Secrétaire d’Etat aux droits des femmes, de l’islamophobie qui se répand au sein de la société française est un problème grave.

 

Le patriarcat : une construction sociale qui agit sur tous les territoires et dans tous les quartiers

 

Il est tout aussi problématique de réduire le sexisme à “certains territoires où les femmes ne [seraient] pas acceptées”, comme s’il existait des territoires où les femmes pouvaient profiter librement de l’espace public. Pascale Boistard évoque à ce sujet la Seine-Saint-Denis, archétype des quartiers populaires de banlieue dans l’imaginaire collectif. Les banlieues sont toujours pointées du doigt comme le lieu d’un machisme sauvage et débridé, quand les centres de pouvoir en sont considérés comme exempts par l’opinion publique. Cela est parfaitement démontré par le traitement médiatique des affaires de viol, présentées comme des “tournantes sordides” en banlieue quand ceux de DSK sont qualifiées de “parties fines”, avec des criminels qualifiés d’“odieux violeurs” au-delà du périphérique, de “libertin” ou “séducteur malheureux” en deçà [1]. En tant que Secrétaire d’Etat aux droits des femmes, Pascale Boistard devait avoir conscience que les chiffres démontent l’idée que le patriarcat est plus fort dans ce type de quartiers qu’ailleurs. Cependant, il est bien plus confortable pour les personnalités politiques de se conforter dans l’idée que le sexisme est à combattre ailleurs, plutôt que de se rendre compte qu’il s’exerce tout autant dans leur propre milieu et d’accepter de remettre en cause leurs certitudes et leur propre comportement. Une étude publiée en 2014 sur les hommes hauts fonctionnaires montre par exemple que, s’ils se disent favorables à l’égalité entre femmes et hommes, ils ne remettent pas en cause le fait que leur propre épouse ne travaille pas pour leur permettre de poursuivre leur brillante carrière [2]. Il est toujours plus aisé de voir le sexisme chez les autres, mais les milieux bourgeois sont tout autant marqués par le sexisme que les milieux populaires, le sexisme s’exprimant seulement de manière différente, dans des espaces différents (espace public, espace médiatique, foyer…).

Enfin, le patriarcat ne vient pas, comme le prétend Pascale Boistard, de “groupes minoritaires qui imposent leur morale à une majorité”. Non seulement la question ne se situe pas au niveau de la “morale”, plutôt d’une construction sociale imposée et alimentée par la société, mais surtout le patriarcat est un système transversal et fondateur de notre société. Il est bien trop facile de rejeter la faute sur des groupes minoritaires pour exempter l’ensemble de la société de devoir faire un travail en profondeur sur elle-même afin de déconstruire les mécanismes de domination qui sont à l’œuvre. Cette attitude de déni ne permet pas de trouver des réponses efficaces au sexisme, et renforce d’autres oppressions comme les oppressions de classe et l’islamophobie. Pour nous, le féminisme sans prise en compte de l’intersectionnalité des luttes, à savoir de l’imbrication et du renforcement mutuel entre toutes les formes d’oppression (genre, orientation sexuelle, race, classe etc.) est nul et non avenu. Nous espérons que Laurence Rossignol empruntera un autre chemin en abandonnant l’idée qu’il faut pointer du doigt de prétendus responsables du sexisme et s’attaquer à ces problématiques sur l’ensemble du territoire.

 

Une éducation féministe pour sortir du patriarcat

 

Le sexisme ne se combat pas en éradiquant les religions, et encore moins en opprimant les minorités religieuses et raciales. Le sexisme se combat en agissant dès l’éducation des jeunes enfants, pour déconstruire les stéréotypes sexistes et permettre à ces jeunes d’intégrer le moins possible les schémas de domination patriarcaux. Si Pascale Boistard est mécontente de ce qu’elle interprète comme étant une résultante des montées des extrémismes islamiques, nous lui conseillons fortement d’aller balayer devant sa porte, notamment en critiquant en premier lieu le gouvernement auquel elle a pris part qui a cédé aux extrémismes catholiques (Manif pour Tous, Journées de Retrait de l’Ecole) qui ont conduit à supprimer les ABCD de l’égalité, pourtant au centre du point crucial de la lutte contre le sexisme : l’éducation. Hélas, Laurence Rossignol semble tomber dans les mêmes travers, elle qui a déjà annoncé renoncer à la PMA pour les couples lesbiens par crainte des “vociférations de la Manif pour Tous” [3].    

[1] Najate Zouggari, “Violeur au-delà du périph’, séducteur en deçà. Racisme et sexisme dans l’affaire DSK”, dans Christine Delphy (coord.) Un troussage de domestique, Syllepse, août 2011, http://lmsi.net/Violeur-au-dela-du-periph
[2] Céline Mouzon, “Entretien avec Alban Jacquemart. Pourquoi tous les hauts fonctionnaires ont “une femme exceptionnelle” ?, Alterecoplus, 8 décembre 2014, http://www.alterecoplus.fr/societe/pourquoi-tous-les-hauts-fonctionnaires-ont-une-femme-exceptionnelle-201412081452-00000355.html
[3]  Catherine Mallaval et Johanna Luyssen, « Entretien avec Laurence Rossignol : tout le monde puise dans la culpabilité des femmes », Libération, 16 février 2016, http://www.liberation.fr/france/2016/02/16/laurence-rossignol-tout-le-monde-puise-dans-la-culpabilite-des-femmes_1433842

 

 

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