Introduction au féminisme de Christine Delphy

Inès Edel-Garcia

A l’occasion de la projection publique du documentaire « Je ne suis pas féministe mais… » le 1er mars dernier, Inès Edel-Garcia revient sur le parcours et les positions résolument féministes de Christine Delphy.

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« Je ne suis pas féministe mais… » Telle est la réplique favorite de nombreuses femmes désireuses d’égalité mais craignant les représailles dues aux stéréotypes associés à l’engagement féministe. Cette expression témoigne en effet de la difficulté quasi-symptomatique qu’ont les femmes à se déclarer féministes, aujourd’hui encore. C’est ce constat que soulignait déjà la sociologue et féministe matérialiste Christine Delphy dans les années 80 sur le plateau d’une émission animée par Simone de Beauvoir[1].

Cette expression a finalement donné son nom au documentaire des soeurs Tissot, consacré à la vie et à l’engagement de Delphy[2]. Un reportage qui espère « donner envie à d’autres femmes d’être féministes », déclare l’une des réalisatrices.

Avec talent et humour, ce 52 minutes jongle entre des entretiens de Christine Delphy dans sa maison dans le Sud, des images d’archives sur le MLF et des clips musicaux de Nina Simone ou encore Lesley Gore, aux paroles hautement significatives. On déroule ainsi naturellement le parcours de Delphy, l’occasion de réinterroger les chevaux de bataille du (des) féminisme(s).

Très jeune, Christine Delphy prend conscience des inégalités femmes-hommes en observant ses propres parents, propriétaires d’une pharmacie : alors qu’ils travaillent de la même manière toute la journée dans la boutique, à la maison, la mère doit s’occuper des tâches ménagères pendant que le père se repose.

Elle relève par ailleurs, dans un des entretiens que nous propose le film, la chance qu’elle a eue d’être élevée avec sa sœur. En effet, l’absence d’un frère leur a garanti une éducation émancipatrice, dénuée d’inégalités et d’injustices.

C’est durant ses premiers terrains de recherche en milieu rural que germent ses principales réflexions féministes. Christine Delphy est en effet particulièrement connue pour la publication de L’Ennemi principal. Dans cet écrit, elle développe une théorie dénonçant l’exploitation économique des femmes par le capitalisme à travers le travail domestique gratuit de ces dernières. Ce faisant, elle souligne aussi l’aveuglement sexiste qui anime la pensée marxiste dont elle est proche idéologiquement. Dans le film, Delphy témoigne également du sexisme et de l’homophobie dont elle a été victime dans le milieu de la recherche, l’empêchant par exemple d’obtenir les postes qu’elle aurait mérités. Delphy a en réalité surtout publié dans la revue qu’elle a co-fondée, Nouvelles questions féministes, privilégiant ainsi les ouvrages collectifs, au détriment de ses propres travaux.

Non sans difficultés, liées à une sorte de pudeur par rapport à son intimité, Christine Delphy se confie aussi sur sa sexualité. Elle raconte avoir essuyé quelques déceptions amoureuses durant sa jeunesse, du fait que les jeunes filles qu’elle fréquentait n’assumaient pas leur attirance pour les femmes. Co-fondatrice du MLF, la thématique « féminisme et sexualité » n’a cessé de l’interroger si bien qu’elle crée en 1971, avec Monique Wittig, « Les gouines rouges », un mouvement féministe exclusivement lesbien. Par la suite, elle rompra avec certaines de ses camarades de combat n’ayant pas su conjuguer idéaux et pratiques, et finissant par se marier, devenir mère, etc.

A l’occasion d’un long séjour aux Etats-Unis, à Chicago et à Berkeley, Delphy est confrontée à l’expérience afro-féministe et sensibilisée au concept d’intersectionnalité. A cet égard, elle décide assez tôt de se désolidariser du MLF, divergeant sur cette question.

Delphy présente en outre un positionnement ferme quoique controversé au sujet de la mixité dans les mouvements féministes. Elle publie dès 1977 le texte « Nos amis et nous » dénonçant l’engagement d’hommes prétendument féministes, qu’elle considère parfois comme pires que les défenseurs assumés du patriarcat[3]. Dans le film, elle affirme que le féminisme doit impérativement assumer son ambition, à savoir que, de fait, les hommes doivent perdre leurs privilèges dans cette lutte.

Une des dernières grandes luttes de Christine Delphy a été de s’opposer à la loi sur le foulard (2004) et à celle sur le voile (2010). Elle est l’une des rares féministes de sa génération à tenir cette position. Outre la prostitution et la pornographie, c’est en effet la question du voile qui divise aujourd’hui les principaux mouvements féministes contemporains. Christine Delphy a d’ailleurs plus récemment publié une tribune dans The Guardian qui dénonce le racisme et l’islamophobie du féminisme contemporain, qu’elle juge de plus en plus présents[4].

Interrogée sur le lien entre le féminisme et le bonheur, Delphy répond que le féminisme ne l’a pas particulièrement rendue heureuse, compte tenu de « tout ce qu’il reste à faire ». Et puis : « être en colère n’est pas follement agréable … ». Elle ajoute à cet égard que « les femmes ne sont pas assez en colère ». Alors, oui : soyons et continuons d’être en colère !

[1] « Aujourd’hui la vie » (Antenne 2), le 14 mai 1985, animé par Simone de Beauvoir et en présence de Christine Delphy, Anne Zelensky, Delphine Seyrig et Annie Sugier.
Voir : http://www.ina.fr/video/CPB88002074

[2] A cela s’ajoute un second film, l’Abécédaire de Christine Delphy pour les plus curieux.ses, souhaitant approfondir certains sujets féministes.
[3] A lire sur : http://www.feministes-radicales.org/wp-content/uploads/2010/11/Christine-Delphy-Nos-amis-et-nous.-Les-fondements-cach%C3%A9s-de-quelques-discours-pseudo-f%C3%A9ministes-1977.pdf

[4] Christine Delphy, “Feminists are failing Muslim women by supporting racist French laws”, The Guardian, 20 juillet 2015 Voir : http://www.theguardian.com/lifeandstyle/womens-blog/2015/jul/20/france-feminism-hijab-ban-muslim-women?utm_content=buffer3340a&utm_medium=social&utm_source=facebook.com&utm_campaign=buffer&CMP=Share_AndroidApp_Add_to_Buffer

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