Rencontre avec Adèle et Mathilde, fondatrices d’A nous la nuit !

Léa Delmas

 FéminiCités est partenaire la marche nocturne de réappropriation de l’espace public organisée par l’association A nous la nuit le 2 septembre 2016, avec une arrivée au Point Ephémère (voir ici pour leur campagne de financement participatif). L’association organise aussi divers événements au cours de l’année, comme des apéros-discussions. Nous avons eu envie de rencontrer Adèle et Mathilde, qui en sont les fondatrices, pour parler de féminisme, d’inclusivité, du rapport à l’espace public et de la marche qu’elles organisent avec leur association.

La naissance du projet

Adèle et Mathilde se sont rencontrées autour de projets artistiques, et se sont retrouvées autour de ce projet féministe issu de l’envie de se réapproprier la ville. Adèle, qui vient d’un milieu rural, explique avoir été très choquée à son arrivée à Paris par la violence du harcèlement de rue qu’elle subissait, par les regards appuyés, les remarques incessantes et les propos violents. Elle a dû mener un long travail de compréhension de ce qui lui arrivait, et de lutte contre la très forte culpabilité qu’elle a ressenti au départ, pendant près de trois ans de déconstruction avant de pouvoir en discuter avec d’autres personnes. Elle a fini par parvenir à voir le harcèlement de rue comme un problème de société et non quelque chose qui relève de sa responsabilité, ce qui lui a donné envie d’agir. Mathilde a toujours vécu à Paris et a grandi avec ces comportements, qu’elle subit depuis son adolescence et qui finissaient par ne plus la choquer, avant qu’elle n’assiste à des cours autour des questions de genre. Elle s’est toujours définie comme féministe, mais se rend compte qu’elle avait tellement intériorisé les injonctions du patriarcat qu’elle a eu un choc quand elle est partie étudier en Angleterre et a fréquenté des mouvements féministes là-bas. Leurs deux expériences très différentes du harcèlement de rue les ont réunies autour du projet d’A nous la nuit.

Pendant son année d’études à Manchester, Mathilde a découvert les marches urbaines nocturnes de réappropriation de l’espace public, et a eu l’idée de s’inspirer des marches comme Reclaim the Night et Take back the Night, qui sont assez répandues dans les pays anglo-saxons, pour en organiser une à Paris. Ce qui l’a attirée en premier dans ces marches, c’est qu’elles ciblaient un phénomène très spécifique, à savoir le harcèlement de rue et les violences de genre dans les espaces urbains la nuit, tout en représentant une porte d’entrée symbolique vers le reste des problématiques soulevées par le féminisme. Elle a aussi été marquée par leur caractère très festif et positif, qui permet de sensibiliser un public encore peu initié à ces problématiques. Pour Mathilde et Adèle, c’est une forme de prise de parole très importante pour les mouvements féministes.

Un contexte français conservateur

Pour elles, un des problèmes réside dans le contexte français, très conservateur à leurs yeux, notamment au niveau académique, important car il permet de produire un certain nombre d’études et d’outils sur lesquels peuvent s’appuyer les militant.e.s. Dans les pays anglo-saxons, les études de genre sont présentes depuis des années à l’université, quand la prise en main de ces sujets reste encore timide en France. Elles constatent également que peu d’efforts sont faits en ce sens : que des journalistes puissent encore parler de « la théorie du genre » c’est de la désinformation ! Elles ont notamment remarqué une vraie volonté de gommer les différences en France, qui empêche chaque personne d’exprimer son identité, et entraîne une impossibilité d’être complètement soi. Elles soulignent aussi les problèmes soulevés par le rattachement des droits des femmes au Ministère des familles, de l’enfance et des droits des femmes. Malgré certaines avancées (ouverture de postes sur la lutte contre le harcèlement sexuel dans plusieurs universités, lancement de la campagne contre le harcèlement dans les transports…), nous ne sommes jamais à l’abri d’un recul. Les droits des femmes et des minorités de genre ne sont jamais acquis : il faut être vigilant.e.s là-dessus, tout en continuant à se battre pour en obtenir de nouveaux.

 

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« Rue de nuit », source : wallfizz.com

La défense d’un féminisme accessible et inclusif

Elles prônent un féminisme inclusif, et leur marche est dirigée vers toutes les personnes qui subissent des oppressions de genre et/ou liées à leur orientation sexuelle dans l’espace public urbain. C’est une des raisons pour lesquelles FéminiCités a choisi de s’associer à cette marche. La ville exclut les personnes qui ne correspondent pas aux cadres posés par la virilisation de l’espace public urbain (femmes, gays, lesbiennes, bisexuel-le-s, trans, queers…). Par ailleurs, selon la couleur de peau, l’espace géographique ou l’âge, les individus ne sont pas confrontés aux mêmes pressions. Elles ont conscience d’à quel point les oppressions peuvent varier en fonction des autres oppressions subies, et marquent leur volonté de ne pas essentialiser « les femmes » comme si toutes les expériences, tous les vécus, étaient similaires. Elles s’attaquent à un problème précis de virilisation de l’espace public urbain, en ayant conscience qu’il s’inscrit dans un ensemble bien plus large de représentations sociales et de violences. Adèle résume leur démarche par cette phrase : « On s’attaque au constant rappel à l’ordre, au rappel à un ordre, et au rappel à une norme ».

Elles admettent avoir des désaccords sur certaines problématiques, mais considèrent qu’ils leur permettent d’avancer, de confronter des points de vue différents. Elles veulent transcender certaines divergences qui provoquent des débats que seuls les initié.e.s peuvent s’approprier, notamment en ce qui concerne les choix de méthodes militantes. Elles ont conscience de l’importance d’avoir ces débats constructifs en interne, mais mettent en valeur la nécessité de s’adresser à un public qui n’est pas familier avec les notions et les valeurs défendues par les mouvements féministes. Elles expliquent notamment qu’ en dehors des personnes féministes et engagées qu’elles côtoient, elles rencontrent des personnes qui ne reconnaissent pas la spécificité du harcèlement sexuel, et le compare par exemple au fait d’être abordé.e par les personnes qui font du tractage. Il faut leur faire percevoir et leur faire comprendre la différence entre ces situations, la spécificité de cette forme de harcèlement, qui peut objectiver et être ressentie comme une humiliation par la victime. L’objectif est de provoquer une prise de conscience sur les effets concrets des discriminations de genre et de sexualités sur les représentations sociales, et la manière dont on se perçoit soi-même, notamment sur le sentiment d’être légitime ou non dans l’espace public.

Leur sujet très spécifique et concret leur permet de s’accorder sur la marche à suivre, avec une forte volonté de servir de relais pour faire connaître à leur adhérent.e.s et militant.e.s et, d’une manière générale, au public touché, d’autres associations plus transversales, avec des approches différentes. L’objectif est aussi de rassembler ces associations pour réfléchir autour de ce thème. Elles-mêmes ayant entamé leur sensibilisation à travers la littérature liées aux études de genre, elles conçoivent leur association comme une porte d’entrée vers d’autres associations qui permettront d’approfondir le travail de déconstruction.

 

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« Le point éphémère », où se terminera la marche du 2 septembre, source : villaschweppes.com

Les actions de l’association

Elles prévoient une soirée de sensibilisation. Il s’agit d’un l’événement annuel qui cristallise l’action d’À nous la nuit. La première édition est prévue pour le vendredi 2 septembre 2016, et se déroulera en trois temps forts : une marche de réappropriation de l’espace public urbain, des prises de paroles pour alerter l’opinion publique, et un concert au Point Ephémère pour souligner le caractère festif et optimiste de l’association. Essentiellement sensibilisatrice, cette soirée a pour vocation de toucher un public large, familier ou étranger à notre cause, afin de faire émerger de manière ludique une prise de conscience collective.

Adèle et Mathilde insistent sur le fait que toute l’équipe sera extrêmement vigilante sur le respect et la garantie d’un espace safe[1]. Un service d’ordre formé sera sur place pour intervenir en cas de problème. En plus de la marche, les apéro-discussions organisés par l’association (dont le premier, sur les genres et les mobilités la nuit à Paris, a eu lieu le jeudi 26 mai) permettront de créer ces liens avec d’autres associations, ainsi que de faire évoluer la pensée de l’association, et éventuellement de réorienter son action. Elles sont attachées à l’importance de ne pas s’organiser autour d’une pédagogie descendante, et veulent créer de véritables espaces de discussions en petits groupes, sans tribune, dans l’idée de valoriser la parole de chacun.e.

À nous la nuit organise aussi son action autour des apéro-discussions, qui permettent à tou.te.s de s’informer, de débattre et de progresser. L’association est aussi en train de mettre en place un hastag pour que les personnes qui le souhaitent puissent intervenir et raconter leur expérience de la rue et des espaces publics la nuit, avec la possibilité de rendre leurs témoignages anonymes.  Des besoins vont sans doute émerger grâce au hastag et aux événements, qui permettront de faire évoluer les modes d’action, de mettre l’accent sur un élément ou un autre.

Pour Adèle et Mathilde, il faut marteler le message que le féminisme cherche à atteindre l’égalité de genre, pour couper l’herbe sous le pied de ses adversaires qui veulent le présenter comme une volonté d’écraser les hommes cisgenres[2], actuellement dominants, en inversant le système de domination. Elles considèrent que les représentations collectives du féminisme ne sont pas en phase avec ce que sont devenus les mouvements féministes aujourd’hui. Elles rencontrent des résistances lorsqu’elles expliquent à certain.e.s de leurs proches qu’elles sont féministes, à la fois parce qu’ils.elles ont une image décalée du féminisme, et parce qu’ils.elles ne réalisent pas à quel point il est encore nécessaire, avec l’idée répandue que l’égalité de genre est déjà atteinte. Les inégalités et violences de genre dans les espaces urbains la nuit sont, à leurs yeux, un des exemples les plus frappants du fait que l’égalité est loin d’être atteinte, qui permettra à ces personnes d’en prendre conscience. Elles insistent sur la pression sociale très forte instaurée par la norme dominante, en rappelant à plusieurs reprises que si quelqu’un dévie de cette norme de l’homme cisgenre, blanc, hétérosexuel et issu des classes sociales supérieures, il.elle subit une restriction dans ses possibilités d’utilisation et d’appropriation des espaces urbains.

En somme, Adèle, Mathilde et le reste de l’équipe d’A nous la nuit portent un beau projet, que nous suivrons avec attention et qui entre en résonnance avec les thématiques traitées par FéminiCités, même ni nous les abordons un peu différemment.

 

[1] Safe (traduit “sûr”, “en sécurité”) : se dit d’un cadre accueillant et émancipateur dans lequel chacun.e fait attention à ne pas reproduire les systèmes d’oppression.

[2] Cisgenre : se dit d’une personne privilégiée dont l’identité de genre vécue correspond au genre assigné à la naissance.

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