Transidentités et espaces publics urbains : état des lieux et enjeux de la recherche en sciences humaines

Appel à se lancer dans une véritable collecte de données sur les transidentités : la recherche comme enjeu majeur dans la lutte pour l’émancipation des personnes trans.

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Milan Bonté

La transidentité est une question peu étudiée dans le champ scientifique. L’invisibilité des personnes trans, dénoncée par les associations de lutte contre la transphobie, ne se limite pas aux médias et concerne aussi le champ de la recherche[1][2]. Ce dernier, largement transphobe jusque très récemment, et toujours profondément binariste, oscille en général entre des questionnements médicaux pathologisants et une dénonciation des oppressions liées au patriarcat… par le prisme binaire du rapport hommes/femmes[3]. Les questions trans sont rarement traitées en dehors de ces grilles de lecture. En géographie, il a fallu attendre les années 1990 pour questionner la prédominance masculine et cisgenre parmi les chercheurs[4], et repenser le rapport du champ de la géographie, et plus largement de l’espace, à celui du genre. Néanmoins, les travaux qui ont découlé de ces réflexions concernent en quasi-totalité le thème des femmes dans la ville, et tout en se targuant pourtant d’intitulés inclusifs : utilisant « genre » plutôt que « femmes », ils ne se réfèrent que très peu, voire pas du tout, aux particularités liées aux transidentités.

Nous questionnerons, dans cet article, le rapport à l’espace public des personnes trans. Nous chercherons les « espaces trans » dans les représentations et l’imaginaire collectif, relativiserons les espaces de la transphobie face à ceux de l’homophobie et de la misogynie, et tirerons le portrait d’une ville perpétuant les oppressions patriarcales. Quels sont les espaces publics urbains vécus par la population trans, et en quelle mesure la transphobie influe-t-elle sur la spatialisation, les présences et les absences des personnes trans dans la ville ? Ces questionnements seront appréhendés durant cet article sous forme d’état de l’art, et mèneront à une critique méthodologique se voulant constructive, ainsi qu’à un éclaircissement des enjeux qui sous-tendent le champ des recherches en sciences humaines sur les transidentités.

La transphobie et la cisnormativité comme fonction de la spatialisation des personnes trans

Présences et absences dans les espaces publics, stratégie individuelle ou réaction structurelle à la transphobie ?

En premier lieu, il semble important de noter que l’étude de la spatialisation des transidentités, afin de traiter des présences et absences trans dans les espaces publics, n’a de sens que dans l’étude de la spatialisation de la transphobie. Les comportements des personnes trans dans la ville sont contraints par les probabilités d’agression, le sentiment de sécurité, ainsi que par d’autres facteurs, tous issus de l’évitement des situations transphobes. Yves Raibaud montre que la géographie des homosexualités est en fait une « géographie des homophobies »[5], dans son ouvrage éponyme : ce raisonnement est applicable au rapport à la ville des personnes trans, comme nous le montrerons plus tard. Ainsi, regroupements, flux, espaces de visibilité et modes de déplacements privilégiés apparaissent, influencés par une « carte mentale collective de la transphobie » chez les personnes trans. A ces lieux, espaces et flux d’évitements, se superposent des stratégies de regroupement, visant l’atteinte de libertés supplémentaires : les spatialisations des personnes LGBTQ+, et notamment celles des populations minoritaires au sein des milieux LGBTQ+ (lesbiennes, personnes trans, queer, personnes LGBTQ+ racisées, etc.), entremêlent évitements et regroupements, à la fois par l’évitement des situations d’oppression et par la recherche d’espaces de libertés, voire d’empowerment[6]. Nous pouvons noter que les chercheurs qui s’emparent du sujet (ici Cha Prieur, Yves Raibaud et Arnaud Alessandrin) y portent un regard holistique, c’est-à-dire qu’ils s’inscrivent dans une approche théorique bourdieusienne, consistant à considérer que les comportements individuels sont expliqués par les caractéristiques structurelles, et non le contraire. Ainsi, ils mettent en avant le fait qu’un système d’oppressions (ici le cisexisme et l’hétérosexisme, que l’on peut recouper sous le vocable d’« oppressions patriarcales ») pousse au regroupement des personnes opprimées. Il ne s’agit donc pas d’usages de l’espace créés par des stratégies individuelles, mais bien d’un phénomène structurel.

La ville est un lieu dans lequel les personnes sont supposées « neutres », c’est-à-dire potentiellement trans ou potentiellement cis[7], et le danger pour une personne trans réside en son outing, c’est-à-dire au passage de « neutre » à « trans » pour les autres usagers des espaces publics. Les notions d’outing et de passing, détaillées principalement par Yves Raibaud et Arnaud Alessandrin dans le champ de la recherche en sciences sociales, mais largement questionnées également dans le cadre de publications militantes transféministes[8], sont alors centrales dans le rapport aux espaces publics que va avoir une personne trans. La notion de passing va déterminer si la transidentité d’une personne est visible ou non, ainsi que l’état-civil, qui est la seule manière d’outer une personne trans ayant un bon passing[9][10]. Ainsi, selon le rapport 2015 de l’association SOS Homophobie, la plupart des agressions transphobes ont lieu envers les femmes trans et personnes transféminines (63%), souffrant en général d’un moins bon passing dû aux effets irréversibles de la testostérone, ainsi que sur les personnes trans non-hormonées. De même, les lieux dans lesquels l’état-civil de la personne doit être dévoilé (retrait d’un colis, bureau de vote, paiement par chèque ou carte bleue, contrôles de titre de transport, contrôle d’identité à l’entrée d’une conférence ou à l’issue d’une manifestation, etc.) formeront des chemins d’évitement, les longues incompréhensions et explications en public étant particulièrement humiliantes et anxiogènes.

A cette vision holistique des présences trans dans les espaces urbains poussée par des oppressions systémiques et une géographie des espaces transphobes, s’oppose une vision individualiste portée par des auteurs principalement américains. Le fait d’habiter en grand centre urbain serait une stratégie résidentielle pour les personnes LGBTQ+, préférant l’anonymat créé par le mode de vie urbain, et se greffant plus facilement à un mode de vie en apparence conforme aux normes hétéro-patriarcales. Le capitalisme et la ville-monde remettraient en perspective la notion de famille, préférant aux trajectoires familiales les trajectoires individuelles et le célibat, dans des perspectives de plan de carrière. Ainsi, une personne au mode de vie non-conforme aux exigences sociétales serait plus « invisible » au cœur d’une ville globale[11]. Cette vision des trajectoires LGBTQ+ comme des successions de choix est vivement critiquée par les personnes trans elles-mêmes : si elle peut être vraie pour des hommes cisgenres et homosexuels aisés financièrement, beaucoup d’auteurs insistent sur la grande précarité des personnes trans due aux discriminations familiales, universitaires et à l’embauche, qui ne peuvent en aucun cas « choisir » d’habiter dans un « appartement individuel en cœur de grande agglomération »[12][13].

Ces recherches renvoient en outre à deux angles morts dans la littérature traitant des transidentités dans les espaces publics urbains. Tout d’abord, il semble que très peu de textes traitent des personnes trans sous un angle intersectionnel : « la » personne trans est traitée dans sa globalité, et aucune différence n’est faite entre les FTM (Female to Male, hommes trans) et les MTF (Male to Female, femmes trans). Les personnes de genre non-binaire sont quant à elles tout à fait absentes de la littérature. Pourtant, les personnes MTF sont à la fois victimes de transphobie et de misogynie, ce qui n’est pas forcément le cas pour les personnes FTM. Aussi, l’aspect financier dans les conditions de vie des personnes trans (et donc l’autonomie dans la trajectoire résidentielle par exemple, les difficultés liées aux mobilités, ou le rapport aux coûteux traitements hormonaux, opérations, matériel, etc.) est très peu abordé, et la littérature gagnerait à s’enrichir de recherches sur l’identité de classe dans les parcours trans. Enfin, nous pouvons en dire de même de l’expérience de race en tant que race sociale, qui n’est que très rarement abordée dans les travaux de recherche académique, et reste souvent cantonnée aux observations militantes[14].

Une ville cisnormée, qui exclue de fait les personnes trans de l’espace public

En outre, la ville et ses espaces publics, en plus d’être les lieux de l’expression de la transphobie, sont construits de façon transphobe, étant créés, si l’on se permet de paraphraser Raibaud, « par et pour les hommes [cisgenres] »[15]. Nous pouvons facilement calquer notre raisonnement sur l’abondante littérature traitant de l’espace public en tant qu’espace machiste, excluant les femmes de l’espace urbain[16][17][18]. La ville « androcentrique » décrite par ces courants de géographes et sociologues féministes est aussi cis-centrique : le sentiment d’insécurité créé par l’absence d’éclairage public n’est pas réservé aux femmes mais est ressenti par toutes les personnes potentiellement victimes de harcèlement de rue ou d’agressions, les aménagements sportifs excluent aussi les personnes trans, les stationnements et occupations de l’espace sont le fait d’hommes cigenres, etc. Il existe des « murs invisibles »[19] auxquels se heurtent les personnes trans dans leurs usages des espaces urbains.

Ainsi, nous pouvons plaquer les démonstrations concernant la littérature du « genre et de la ville » (en réalité, littérature des « femmes cisgenres et de la ville ») sur les usages et parcours urbains trans. Néanmoins, il n’existe pas de travaux, à part ceux menés par Alessandrin, Prieur et dans une moindre mesure Raibaud (encore plutôt centrés sur l’homophobie), sur la ville cisnormée et l’exclusion des personnes trans des espaces urbains.

Difficultés méthodologiques intrinsèques à l’étude des transidentités

Enfin, il est important de noter qu’une grande partie des auteurs s’intéressant aux transidentités dénoncent la difficulté à produire ou trouver des données afin de construire une sociologie urbaine des transidentités, ou n’importe quel travail de sciences humaines basé sur une méthodologie solide. En effet, ces données ne peuvent être construites que sur la base de déclarations, la transidentité d’une personne n’étant en général ni recensée, ni visible. Le peu de travaux existant se basent sur des données liées à l’auto-déclaration et aux agressions transphobes[20][21]. Ces données sont de nature extrêmement limitées : elles ne permettent aucune comparaison, le nombre de personnes trans dans la population étant parfaitement inconnu, et ne représentent qu’une toute petite partie de la population trans, celle qui appelle le standard de SOS Homophobie après s’être fait agresser. Un important travail méthodologique de collecte et traitement de données reste à faire si l’on souhaite avancer dans l’étude du rapport à la ville des personnes trans et à leur spatialisation, sujet éminemment central dans l’amélioration de leurs conditions de vie.

 

Marginalisation des personnes trans dans l’espace urbain : entre réalité et représentations

Une marginalisation sociale puis spatiale : l’exemple de la prostitution

Dès lors que l’on s’intéresse au rapport des personnes trans à l’espace urbain, il est frappant de voir l’abondance de la littérature traitant de la prostitution et des dangers liés au VIH. Ce corpus s’est formé dans les années 1980-1990, après les découvertes successives des premiers cas de patients atteints du SIDA. Aux Etats-Unis, ces écrits visent principalement les prostitué-e-s sud-américaines exerçant dans les périphéries des métropoles ; en France, la littérature tourne en grande partie autour du Bois de Boulogne. Les spatialisations des personnes trans et prostitué.e.s correspondent aux lieux de « contagion » des clients, et ne concernent pas les autres formes de spatialisation de ces personnes : il s’agit bien d’un travail médical plus que sociologique[22]. Cette approche des transidentités par le prisme médical et la pathologisation n’est pas nouvelle et correspond à la majeure partie de la littérature traitant de ces questions[23]. Ici, il s’agit de protéger la population de l’épidémie portée par les personnes trans, qui se retrouvent ainsi marginalisées et lourdement stigmatisées.

Ces écrits ont cependant l’avantage de se baser sur une méthodologie scientifique précise qui permet de confirmer la corrélation entre transidentité et vulnérabilité au VIH : parmi les prostitué.e.s de la ville d’Atlanta aux Etats-Unis dans les années 1990, les plus concerné.e.s par l’épidémie de VIH sont d’abord les femmes trans hormonées et réassignées, puis les femmes trans non-réassignées, et enfin les hommes travestis[24].  Nous pouvons y lire que, plus une personne trans est engagée dans son parcours, plus elle est exposée aux risques de contamination par le VIH. Ces études statistiques se multiplient selon les lieux et les villes, et sont étayées d’hypothèses. La transidentité exclue les prostitué.e.s trans des réseaux sociaux des prostitué.e.s cisgenres, capitaux dans l’organisation interne et la solidarité, et rend ces personnes précaires face à l’accès aux soins, aux tests de dépistages et à la protection contre les IST[25]. La marginalisation sociale, inscrite dans la ville par la marginalisation spatiale, explique cette importante vulnérabilité.

Cependant, aucun de ces écrits ne s’interroge sur la raison qui pousse ces personnes à se prostituer, et aucun lien n’est fait entre transidentité, précarité sociale, exclusion des marchés habituels du travail, et prostitution. Il semble presque, en lisant ces textes, que les prostitué.e.s trans choisissent de devenir trans afin de se prostituer. Pourtant, il suffit de parcourir les communiqués de presse, articles, interviews ou sites internet des associations de défense des droits des personnes trans pour faire ce constat immédiat et sans appel : la prostitution est, le plus souvent, une solution de dernier recours pour les personnes trans qui, exclues de leurs familles, des réseaux habituels d’entraide et du marché de l’emploi, n’ont plus comme solution que de répondre à une demande existante en termes de prostitution[26][27][28]. La vulnérabilité au VIH est vue comme une conséquence de la marginalisation sociale, elle-même conséquence de la forme des rapports sexuels des prostitué.e.s. Mais jamais le lien n’est fait directement entre transidentité, exclusion sociale et spatiale, et vulnérabilité au VIH. Ainsi, la marginalisation sociale des prostitué.e.s trans est vue de manière individualiste, et l’absence de vision holistique des questions trans sous le prisme de la prostitution constitue le principal angle mort de cette littérature. Ces écrits passent donc à côté d’un enjeu fondamental pour la santé des personnes trans et leur insertion dans la société.

Les espaces urbains marginaux dans les imaginaires collectifs : prostitution et VIH

Ce champ de recherche, de concert avec une paranoïa montante dans les médias, une diabolisation des porteurs du VIH, et l’héritage d’une vision moyen-âgeuse d’exhibition sensationnaliste des personnes trans dans l’imaginaire collectif, ont contribué à ancrer les représentations collectives de la transidentité dans ces quartiers marginaux et malfamés. La sociologie urbaine des transidentités ne se construit pas uniquement dans une réalité concrète des présences et des absences des personnes trans dans la ville, mais aussi via les lieux systématiquement associés à la transidentité dans les représentations.

En France, c’est le Bois de Boulogne qui est au centre de toutes les représentations des présences trans dans la ville[29]. Cet espace comme lieu de regroupement privilégié des personnes trans s’est dessiné dans les esprits principalement suite à une série de reportages, romans policiers et thrillers, sortis au cours de la découverte de l’épidémie du VIH dans les années 1980, dans lesquels les « travestis du bois de Boulogne » sont vus, à travers un prisme uniquement sécuritaire et médical, comme les habitants du « chaudron à sida »[30]. Aussi, le bois est choisi comme terrain d’étude pour des ouvrages de recherche, qui contribuent eux aussi à borner les représentations collectives de la transidentité aux limites du Bois de Boulogne : je pense par exemple au célèbre ouvrage La Garçonne et l’assassin, des historiens Virgili et Voldman, qui raconte l’histoire d’un « travesti » du Bois durant les années Folles. Ainsi, dans les représentations collectives, la transidentité, en termes de spatialisation, est souvent circonscrite au Bois de Boulogne. On associe par les représentations spatiales transidentité, prostitution et risque de contagion, en marginalisant encore les personnes trans. Ces dernières sont reléguées aux espaces les plus marginaux et déclassés des villes, d’abord dans les imaginaires, mais aussi dans la réalité. En déclassant cet espace et la population qui y travaille, en associant transidentité, prostitution et risque de contagion, et en circonscrivant ces trois variables à un espace délimité et diabolisé, les médias, mais aussi les ouvrages scientifiques, ont participé à la création d’une transphobie généralisée et basée sur la peur. Enfin, tous ces travaux, surfant sur la vague de peur déclenchée par la découverte de l’épidémie du VIH, souffrent de lacunes importantes en termes de vocabulaire et de connaissances des transidentités. Une confusion entre les personnes travesties et trans, une invisibilité des hommes trans et des personnes transmasculines, ainsi qu’une vision des personnes trans comme des personnes ni hommes, ni femmes, exclues du schéma binaire pourtant malheureusement encore essentiel à la reconnaissance de l’identité sociale d’une personne[31], sont à déplorer. Ces lectures nous montrent que les personnes trans sont marginalisées dans l’espace public, à la fois dans leurs parcours réels et dans les représentations collectives de leurs parcours et présences. Cette marginalisation renvoie elle-même à leur exclusion sociale. Nous allons à présent tenter de lire cette marginalisation à la lumière d’une sociologie du genre holiste, afin de comprendre l’origine systémique de l’exclusion socio-spatiale des personnes trans dans les espaces urbains.

 

Des discriminations et marginalisations induites par un système patriarcal binariste, classifiant et dominant

Transidentité et homosexualité : non-conformité aux attentes liées à l’assignation à la naissance

Il convient, pour comprendre la transphobie, de revenir à la définition du genre tel qu’on le conçoit dans les courants sociologiques structuralistes. Judith Butler désigne le « genre » comme un ensemble de contraintes découlant des « normes sexuelles », dans le cadre desquelles le sujet « improvise » son identité de genre[32]. Elsa Dorlin nous montre, dans la lignée de Monique Wittig, que les catégories de genre ne font sens qu’en s’appuyant sur une « injonction à l’hétéronormativité » : le genre porte avec lui un grand nombre d’attentes, qui posent sur le sujet une pression hétéronormative[33]. Les questions LGBTQ+ sont donc centrales dans les luttes féministes, puisqu’être homo/bi/pansexuel, trans, non-binaire ou queer, c’est justement, indépendamment de son identité de genre ou de son assignation à la naissance, une façon de briser le cadre des attentes liées au genre qui nous a été assigné à la naissance, ou à celui que l’on nous a imposé lors d’une réassignation binariste[34]. Ainsi, Yves Raibaud montre que les « espaces de l’homophobie » sont superposables aux « espaces de la transphobie ». Il s’agit de lieux dans lesquels la non-conformité aux attentes liées à l’assignation à la naissance est sujette, au mieux à la non-compréhension, au pire à la violence ou à l’assassinat. SOS Homophobie note d’ailleurs que les personnes à la fois trans et homosexuelles sont moins sujettes aux agressions quand elles se promènent en couple que les personnes homosexuelles cisgenres, le « cahier des charges de l’hétéronormativité », selon l’expression d’Arnaud Alessandrin, plaçant le comportement affectif parmi les attentes liées à l’assignation à la naissance[35]. Cet apport de la vision holiste et bourdieusienne du genre au centre d’un système hétéronormatif nous aide à comprendre la superposition des espaces d’homophobie et de transphobie. Les espaces publics (urbains principalement, mais pas uniquement) sont, comme les foyers domestiques, des lieux d’expression abrupts du système patriarcal. Ils sont donc logiquement le lieu d’expression des transphobies, se faisant à la fois excluants et stigmatisants. Ce constat pose la question des espaces (résiduels), ni publics ni domestiques, dans lesquels cette violence est atténuée : ne restent visiblement qu’espaces communautaires, ou remise au placard.

Nous pouvons remarquer, dans la littérature féministe du genre, un décalage d’environ quinze ans entre la littérature nord-américaine et européenne, mais ce décalage s’est estompé ces dernières années[36]. Le principal angle mort de cette littérature est bien souvent d’en rester à une description de l’oppression systémique patriarcale, sans aller plus loin dans l’analyse de la transphobie via cette grille de lecture efficace. Une vision scientifique des transidentités à travers un prisme intersectionnel, prenant en compte les appartenances aux multiples systèmes d’oppression, permettrait sans aucun doute d’aller plus loin : il s’agirait, par exemple, de différencier dans les recherches les personnes MTF (femmes trans) et FTM (hommes trans), les personnes hormonées ou non, binaires ou non, réassignées, les personnes trans racisées, etc. La nature de la transphobie étant différente pour un homme trans et pour une femme trans, les espaces urbains de cette transphobie ainsi que la manière dont elle s’exprime doivent être différents : la campagne de la RATP contre le harcèlement dans les transports doit-elle comprendre une affiche spéciale concernant la transphobie ? Ou considère-t-on que les personnes trans harcelées sont principalement des femmes, souffrant donc de la misogynie au même titre que les femmes cisgenres ? Les problématiques liées aux transidentités dans les espaces publics urbains sont omniprésentes dans notre quotidien, et cette grille de lecture semble absolument nécessaire, la « question trans » ne s’inscrivant dans aucune réalité propre si générale.

Transidentité et position dans les rapports de classe : une approche indispensable à l’étude de la spatialisation des personnes trans

Afin d’achever notre réflexion, nous allons tenter d’interroger le rapport entre la transidentité, le capital économique et l’exclusion urbaine et sociale. En effet, la situation financière semble primordiale pour expliquer la spatialisation des personnes trans et leur pratique de la ville. Tout d’abord, nous pouvons remarquer, en nous basant sur une approche féministe matérialiste et une vision marxiste du système patriarcal, que ce dernier est un véritable système de domination économique en lui-même, profondément ancré dans l’idéologie capitaliste : le patriarcat correspond au mode de production domestique et concerne le travail accompli au sein de la famille, et non le travail salarié. Au même titre que le rapport de domination entre la classe prolétarienne et la bourgeoisie, ce système entretient un rapport de domination entre les hommes et les femmes[37], malheureusement caractéristique de l’ensemble des rapports sociaux des individus cisgenres et/ou binaires. Outre le caractère moral de ce rapport de domination, il est primordial, pour comprendre l’exclusion sociale des personnes trans, de bien noter que quiconque ne s’inscrit pas dans ce système du fait de son orientation sexuelle ou de son identité de genre, brouillant ainsi les rôles genrés et le rapport de force qui en découle, en est automatiquement exclu[38]. Ainsi, la transidentité d’une personne suppose de fait son exclusion sociale : si classer revient à établir un rapport de domination, ce rapport de domination établit cependant un cadre social dont l’appartenance est indispensable à l’existence de l’individu dans la société[39]. La transidentité est de fait souvent accompagnée d’une marginalisation sociale et spatiale.

De plus, nous pouvons penser que cette marginalisation sociale impacte directement sur la condition financière des personnes trans[40]. Et pourtant, l’un des angles morts les plus importants de la littérature sur les transidentités dans les espaces urbains est de ne pas prendre en compte la position dans les rapports de classe indépendamment de la transidentité des individus étudiés. Tout porte cependant à penser que le facteur économique est central dans un parcours trans, et donc dans son rapport à l’espace : une personne dont le traitement hormonal et les opérations se seront effectuées au plus jeune âge aura par exemple un meilleur passing et souffrira surement moins de « délit de faciès »[41], or cette prise en charge efficace suppose de passer par des circuits alternatifs aux hôpitaux publics, et souvent de payer extrêmement cher hormones et opérations parfois illégales, ainsi que séjours dans des cliniques étrangères. De même, une personne trans ayant les moyens d’opérer une véritable stratégie résidentielle, de façon à vivre dans un quartier sécurisant, aura un rapport à la ville proche de celui décrit par les sociologues individualistes. La stratégie résidentielle est centrale dans le rapport à la ville des personnes trans, et cette dernière est, dans une perspective bourdieusienne, déterminée par le capital économique de la personne (dépendant de son aisance financière et de celle de sa famille), mais aussi par la tolérance de sa famille à sa transidentité, dépendant ainsi de son capital culturel et social. Ainsi, la position des personnes trans dans les rapports de classe est sans aucun doute fondamentale dans leur rapport à la ville et aux espaces publics. L’absence de ce prisme de lecture constitue encore un manque important à cette littérature.

 

Ainsi, outre les tensions entre les visions holistique et individualiste des parcours trans, il parait important de retenir de ce travail l’absence de données statistiques faisant partie d’une véritable méthodologie de recherche, ainsi que l’absence de connaissances ou d’intérêt pour les transidentités de la part des chercheurs. Ceci est dû à la fois à une méconnaissance du sujet de la part des chercheurs cisgenres, mais aussi à un manque flagrant de légitimité des chercheuses et chercheurs trans, à qui l’on demande systématiquement de s’inscrire dans un cadre théorique basé sur des travaux de chercheurs cis, les références « trans » jugées la plupart du temps comme manquant de sérieux et les savoirs situés restant non-reconnus[42][43]. Aussi, l’approche intersectionnelle, et notamment via le genre apparent de la personne ainsi que via son capital financier et son capital culturel, permettrait un approfondissement de la compréhension des mécanismes structurels qui poussent les personnes trans à se comporter d’une manière ou d’une autre dans un ensemble urbain. Nous avons tenté de définir les absences et présences trans dans la ville et leurs causes, la prostitution et son rapport à la marginalisation sociale et spatiale des personnes trans, dans la réalité et dans les représentations, mais ce manque d’information et de données dépasse largement, en termes d’enjeux, les tensions au sein de la littérature scientifique qu’elle contribue à apporter : nous soulevons ici une question cruciale de santé publique et d’exclusion sociale. Comment intégrer aux politiques publiques une population dont on ne connait rien ? Ce manque d’intérêt pour les personnes trans contribue ainsi à les marginaliser : ne pas connaître conduit à ne pas gérer ou mal-gérer, c’est-à-dire, à mettre en danger.

 

BIBLIOGRAPHIE

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[1] Alessandrin, Raibaud (dir.), Association OUTrans, Espineira, Géographie des homophobies, Paris, Armand Colin, 2013.

[2] SOS Homophobie (France), Rapport sur l’homophobie 2015, Paris, SOS homophobie, 2015.

[3] Prieur, Dupont (dir.), « Les Espaces des masculinités », Géographie et Cultures, N°83, 2012

[4] Raibaud, La ville faite par et pour les hommes, Paris, Belin, 2015.

[5] Alessandrin, Raibaud (dir.), Association OUTrans, Espineira, Géographie des homophobies, Paris, Armand Colin, 2013

[6] Prieur, « L’homophobie : une discrimination parmi d’autres dans les milieux LGBTQ », Observatoire des transidentités, disponible sur : http://www.observatoire-des-transidentites.com/page-7779410.html, 2012.

[7] Alessandrin, Raibaud (dir.), idem.

[8] Kai Cheng Thom, « How to love being a non-passing trans woman in 9 affirming steps », Everyday Feminism, disponible sur : http://everydayfeminism.com/2016/01/how-love-being-non-passing/, 2016.

[9] Alessandrin, Raibaud (dir.), idem.

[10] SOS Homophobie (France), Rapport sur l’homophobie 2015, Paris, SOS homophobie, 2015.

[11] Doderer, « LGBTQs in the City, Queering Urban Space », International Journal of Urban and Regional Research, Oxford, 2011.

[12] Alessandrin, Raibaud (dir.), Association OUTrans, Espineira, Géographie des homophobies, Paris, Armand Colin, 2013.

[13] SOS Homophobie (France), Rapport sur l’homophobie 2015, Paris, SOS homophobie, 2015.

[14] Prieur, « L’homophobie : une discrimination parmi d’autres dans les milieux LGBTQ », Observatoire des transidentités, disponible sur : http://www.observatoire-des-transidentites.com/page-7779410.html, 2012.

[15] Raibaud, La ville faite par et pour les hommes, Paris, Belin, 2015.

[16] Coutras, Crise urbaine et espaces sexués, Paris, Armand Colin, 1996.

[17] Lieber, Genre, violences et espaces publics, la vulnérabilité des femmes en question, Paris, Presses de Sciences Po, 2008.

[18] Di Méo, Les Murs invisibles. Femmes, Genre et géographie sociale, Paris, Armand Colin, 2011.

[19] Idem.

[20] Alessandrin, Raibaud (dir.), Association OUTrans, Espineira, Géographie des homophobies, Paris, Armand Colin, 2013.

[21] SOS Homophobie (France), Rapport sur l’homophobie 2015, Paris, SOS homophobie, 2015.

[22] Boles, Elifson, « The social organisation of transvestite prostitution and AIDS », Sot. Sc. Med., Vol. 39, N°1, Royaume-Uni, Elsevier Science Ltd, 1994.

[23] Alessandrin, Raibaud (dir.), Association OUTrans, Espineira, Géographie des homophobies, Paris, Armand Colin, 2013.

[24] Boles, Elifson, idem.

[25] Idem.

[26] Page Facebook de l’association ACCEPTESS-T, consultée le 20/11/2015. Disponible sur : https://www.facebook.com/ acceptess.transgenres

[27] Site internet de l’Association OUTrans, consulté le 10/11/2015. Disponible sur : http://outrans.org/

[28] Site internet du STRASS (Syndicat du Travail Sexuel), consulté le 9/11/2015. Disponible sur : http://strass-syndicat.org/

[29] Alessandrin, Raibaud (dir.), Association OUTrans, Espineira, Géographie des homophobies, Paris, Armand Colin, 2013.

[30] Titre propre : La Route de la prostitution. Titre Collection : Carnets de Route. Canal de diffusion : 2. Date de diffusion : 05.06.1990. Thématique : information politique économique et sociale ; vie quotidienne. Genre : Magazine ; reportage. Auteurs : REA, Ochrent, Christine.

[31] Dorlin, Sexe, genre et sexualités, Introduction à la théorie féministe, Paris, Puf, 2008.

[32] Butler, Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité, Paris, La Découverte, 2005.

[33] Dorlin, idem.

[34] Alessandrin, Raibaud (dir.), Association OUTrans, Espineira, Géographie des homophobies, Paris, Armand Colin, 2013.

[35] SOS Homophobie (France), Rapport sur l’homophobie 2015, Paris, SOS homophobie, 2015.

[36] Alessandrin, Esteve-Bellebeau (dir.), « Genre ! L’essentiel pour comprendre », Miroir / Miroirs, Hors-Série N°1, Paris, Edition des Ailes sur un Tracteur, 2014.

[37] Delphy, Classer, Dominer, qui sont les « autres » ?, Floch, La Fabrique éditions, 2008.

[38] Alessandrin, Esteve-Bellebeau (dir.), « Genre ! L’essentiel pour comprendre », Miroir / Miroirs, Hors-Série N°1, Paris, Edition des Ailes sur un Tracteur, 2014.

[39] Delphy, Classer, Dominer, qui sont les « autres » ?, Floch, La Fabrique éditions, 2008.

[40] Alessandrin, Raibaud (dir.), Association OUTrans, Espineira, Géographie des homophobies, Paris, Armand Colin, 2013.

[41] SOS Homophobie (France), Rapport sur l’homophobie 2015, Paris, SOS homophobie, 2015.

[42] Espineira, « Pour une épistémologie trans et féministe : un exemple de production de savoirs situés », Comment s’en sortir ?, N°2, pp. 42-58, 2015.

[43] Voir également à ce sujet le statut facebook suivant, rédigé par Karine Espineira et partagé ensuite par Diane Rainard : https://www.facebook.com/diane.rainard/posts/10209640230061589

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