Une rentrée sous le signe des luttes sociales

Léa Delmas

L’équipe de FéminiCités pensait pouvoir se détendre tranquillement cet été… Les politiques en ont décidé autrement et nous ont servi un festival d’absurdités qui nous laisse un goût amer.

L’été a commencé avec une proposition de l’Ordre des pharmaciens visant à introduire dans leur code de déontologie une clause de conscience leur permettant de refuser de fournir un contraceptif à des patientes.

Si cette proposition a été retirée depuis, face à la très forte mobilisation des mouvements féministes qu’elle a suscitée, il est néanmoins inquiétant qu’elle ait été émise en premier lieu. La remise en cause du droit à la contraception et à l’IVG se fait de plus en plus sentir en Europe, comme en Pologne où la loi, pourtant déjà très restrictive, a encore été durcie pour interdire complètement l’avortement. C’est aussi le cas en France, où on distribue encore de la propagande anti-avortement mensongère et culpabilisante dans certaines écoles privées, où le service public de l’audiovisuel ouvre un boulevard à l’antiféministe primaire Eugénie Bastié et où un groupe de jeunes réactionnaires anti-choix, “les Survivants”, envahit Internet avec des clips rythmés visant à faire passer leur discours d’un autre temps pour une nouvelle modernité. Les résistances que ces propos rencontrent rassurent quant à la capacité de mobilisation autour du droit à disposer de son corps, mais le retour des forces réactionnaires doit nous pousser à la plus grande vigilance. 

Puis on s’est sérieusement demandé si oui ou non il était normal de permettre à des Maires de prendre des arrêtés interdisant la plage à certaines femmes sous des prétextes aussi farfelus que le risque de trouble à l’ordre public. Je ne subis pas moi-même l’islamophobie, mais je peux constater au travers des témoignages de personnes concernées et des récents événements qu’elle est devenue tellement puissante dans la société française qu’on en est à inverser les responsabilités : on interdit à ses victimes de pouvoir vivre librement, selon leurs convictions, au prétexte que leur existence pourrait provoquer leurs potentiels agresseurs. Plutôt que de lutter contre les idées haineuses, on les renforce en pointant les victimes comme étant le problème. Le Conseil d’Etat a, bien heureusement, annulé ces arrêtés, bien que la bataille ne soit pas terminée et que certains des arrêtés, notamment en Corse, soient encore en vigueur. De plus, ils ont provoqué des débats dont les termes sont caractéristiques de la période dangereuse dans laquelle nous nous trouvons. Ne parlons pas des accusations de “provocation politique” ou “d’allégeance à des mouvances islamistes” qui ont été proférées par des membres de quasiment tous les courants politiques…

On s’est donc sérieusement demandé, en France, en 2016, s’il était normal que des policiers humilient une femme voilée en la forçant à se dévoiler et à retirer sa tunique sur une plage. Tout ceci enrobé dans un discours écoeurant sur la soi-disant nature “égalitaire” de la société française, dans laquelle le patriarcat aurait disparu depuis des dizaines d’années et ne résisterait plus que chez les musulman.e.s. Lorsque la violence de l’Etat s’applique pour interdire à des femmes de porter ce qu’elles veulent au nom de l’égalité femmes-hommes, on ne peut nier que le féminisme est aujourd’hui utilisé pour stigmatiser une population entière et se garder de remettre en cause un système qui renforce et reproduit le sexisme et le racisme. Présenter les musulmanes comme des “femmes soumises” qui ne sauraient pas ce qui est bon pour elles est à la fois raciste et sexiste, comme nombre d’entre elles l’ont rappelé dans différentes tribunes, malheureusement moins diffusées et médiatisées que les propos de leurs détracteurs. Nous baignons, tou.te.s autant que nous sommes, dans une société patriarcale qui contribue à déterminer nos choix. Le libre arbitre des femmes musulmanes n’est pas plus atteint par le sexisme ambiant que celui de n’importe quelle autre femme, et à ce titre nous devons fermement réaffirmer qu’il n’est pas question que leurs choix soient questionnés de la sorte. Quant aux accusations de trahison du combat des femmes qui vivent dans des pays où elles sont forcées de porter le voile, on peut évidemment affirmer qu’il faut leur apporter tout le soutien possible, de même qu’il est essentiel de soutenir celles qui souhaitent porter leur voile ou leur burkini en France sans en être inquiétées.

Nous n’allions pas nous arrêter en si bon chemin ! Manuel Valls, notre cher Premier Ministre qui compte parmi les plus fervents défenseurs d’une laïcité dévoyée qui s’acharne sur les croyant.e.s plutôt qu’elle ne protège la liberté de culte, nous a gratifié d’un non-sens à faire frémir tou.te.s les professeur.e.s d’Histoire (et les féministes que nous sommes) :

« Vous parlez de Marianne ! Marianne, le symbole de la République ! Elle a le sein nu parce qu’elle nourrit le peuple ! Elle n’est pas voilée, parce qu’elle est libre ! C’est ça la République ! C’est ça Marianne ! C’est ça que nous devons toujours porter ! »

Manuel Valls arrive donc en trente secondes non seulement à dire n’importe quoi sur un symbole qu’il brandit pourtant régulièrement et à exclure les femmes voilées de sa conception de la République, mais aussi à renvoyer les femmes au rôle social maternel et nourricier qui leur est imposé tout en prétendant qu’en France, elles sont libres. Joli combo Monsieur le Premier Ministre ! Nous pouvons vous envoyer les statistiques sur les viols, les violences conjugales, les retraites, le harcèlement, les inégalités salariales, le plafond de verre, les temps partiels, le partage des tâches, ou vous reparler du rejet par les députés d’un amendement qui proposait l’inéligibilité des élus condamnés pour violences, et notamment pour agression sexuelle, en juillet dernier, nous verrons alors si vous pouvez toujours affirmer avec autant de certitude que nous sommes libres.

On pensait pouvoir finir l’été en beauté avec le lancement par le gouvernement d’un Plan de lutte contre le sexisme et le vote de la loi permettant un Changement d’Etat Civil (CEC) démédicalisé pour les personnes trans, mais c’est encore raté.

Quel est donc ce fameux plan qui va éradiquer le patriarcat de nos vies ? De nouvelles lois pour nous protéger ? Des formations à l’égalité de genre pour les enseignant.e.s, les professeur.e.s, les policier.e.s, les journalistes ? La mise en place des ABCD de l’égalité dans les écoles ? De véritables moyens financiers et humains pour un service public d’accompagnement des survivantes de viol et de violences conjugales ? La réouverture des centres IVG qui ferment un peu partout ? Rien de tout ça. Il s’agit simplement d’un système de labellisation des initiatives citoyennes, en gros ce que fait le gouvernement chaque fois qu’il n’a pas envie de réellement s’investir dans une cause en y mettant les moyens, et qu’il préfère en reporter la responsabilité sur des associations et des collectifs tout en montrant qu’il fait quand même quelque chose. Les entreprises peuvent aussi faire labelliser leurs projets favorisant l’égalité femmes-hommes. L’événement de lancement était une véritable farce : presque que des hommes dans le public, et des intervenant.e.s qui expliquaient que “tout le monde avait pris conscience de la nécessité de lutter contre le sexisme aujourd’hui”. De plus, on a encore assisté à un grand moment de Laurence Rossignol, dont le plan est censé « débusquer le sexisme partout où il se trouve, le rendre visible, le nommer » mais qui, interviewée par Léa Salamé sur France Inter la veille de son lancement, esquive sa question sur le sexisme au gouvernement en préférant parler de la “pression dans certains quartiers pour que les femmes se conforment à un code vestimentaire”. Toujours la même obsession et la même volonté de taire le sexisme des puissants pour mettre en lumière celui, réel ou supposé, de ceux qu’on veut ériger en bouc-émissaires de la société française. Bref, je ne vois pas là-dedans de quoi se réjouir.

Quant aux modifications apportées à l’amendement sur le CEC, elles détournent complètement le projet initial et ont des conséquences effroyables qui vont sacrifier des générations de personnes trans qui ne pourront pas avoir accès à des papiers correspondants à leur identité de genre, et seront par là condamnées à la précarité, à l’impossibilité d’exercer leurs droits civiques et à la marginalisation sociale. L’amendement n’allait déjà pas assez loin puisqu’il ne proposait pas la déjudiciarisation de la procédure, mais il avait le mérite de mettre fin à une jurisprudence s’appuyant sur des avis médicaux pour accorder ou non le changement d’état civil, et non sur l’autodéterminantion des personnes. Avec les modifications apportées, il inscrit à l’inverse ce qu’il devait combattre dans la loi, en indiquant que « la réalité de la situation mentionnée à l’article 61-5 [à savoir la transidentité] est médicalement constatée ». C’est un échec terrible.

En cette rentrée, il est donc essentiel de nous mobiliser et de soutenir les personnes concernées pour les droits des musulman.e.s, pour un CEC libre, gratuit et démédicalisé pour les personnes trans, pour la mise en place de véritables moyens pour tendre vers l’égalité de genre, contre la loi travail, qui a aussi des conséquences pour les luttes (trans)féministes, et dans toutes les luttes qui nous sembleront nécessaires.

A FéminiCités, on est prêt.e.s, et on espère que vous aussi !

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