Conférence « Genre et Urbanisme » Magistram-FéminiCités: quelles conclusions?

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La conférence « Genre et Urbanisme » organisée par Magistram, avec la participation de FéminiCités, a permis de réunir le soir du 14 décembre, à l’institut de Géographie, une série d’intervenant.e.s pour aborder la question de la place du genre et des études de genre dans la formation des urbanistes. Nous voulons, à travers cet article, rendre compte des interrogations, réflexions et idées qui ont été échangés par les intervenant.e.s.

Juliette Sage, secrétaire de Magistram, a ouvert la soirée sur la présentation des différents participant.e.s qui se sont succédé.e.s à la tribune :

  • Milan Bonté et Léa Delmas de FéminiCités, militant.e.s féministes
  • Lucile Biarrotte, ancienne étudiante du Magistère d’urbanisme de Paris 1, doctorante à Paris-Est dont la thèse porte sur la prise en compte des inégalités de genre dans les pratiques professionnelles des métiers de l’aménagement en France
  • Leïla Frouillou, post-doctorante en sociologie de l’éducation, témoigne en tant qu’enseignante chargée du cours de Sociologie urbaine du Master Urbanisme et Aménagement de Paris 1, et ancienne étudiante de la formation
  • Ambre Elhadad, Chargée de mission droits des femmes, égalité et lutte contre les discriminations et Tonia d’Araio, cheffe du service Etudes et projets urbains à la Mairie de Champigny-sur-Marne.

Léa Delmas

Léa Delmas, présidente de FéminiCités, ouvre ensuite la conférence en présentant notre association et son intérêt de sa présence ce soir en tant qu’association féministe consacrée à la lutte pour la réappropriation de l’espace public. Notre association partage en effet avec d’autres le constat d’un nécessaire état des lieux de la présence des questions de genre dans les formations d’urbanistes et dans les pratiques professionnelles. Nous cherchons à sensibiliser les professionnelles et futurs professionnels à ces problématiques parce que nous pensons que la ville, en tant qu’espace et sujet, est un enjeu féministe.

En effet, si la ville n’est pas génératrice des mécanismes de domination patriarcale, elle les reproduit, les renforce, et constitue un espace privilégié de leur manifestation. L’exemple du harcèlement de rue est évoqué : il constitue un rappel violent de la dichotomie qu’impose le patriarcat entre espace publics (occupés par des hommes) et espaces privés (où sont relégués les femmes). De même, la structuration des systèmes de transports urbains témoigne aussi d’un favorisation des rôles sociaux « masculins » en organisant principalement les transits concernant de fait principalement les hommes, tout comme les politiques sportives renforcent la présence masculine au sein de l’espace public au détriment des femmes. Enfin, sur le plan symbolique, la sous-représentation des femmes dans les noms de rues contribue à entériner l’idée d’un espace public dédié aux hommes.

Ces mécanismes sont complexes et nécessitent de faire l’objet d’études spécifiques et d’action militante en faveur d’un « empowerment » ou « capacitation » des femmes dans l’espace public, c’est-à-dire concevoir les outils pour que ces dernières s’en emparent et se l’approprie. Alors que les femmes sons sous-représentés, et peu favorisés dans les instances démocratiques de construction de l’espace urbain, l’enjeu d’une présence de ces thématiques dans les formations des futurs expert.e.s et décideuses.eurs est énorme.

Milan Bonté

A la suite de cette intervention, Milan Bonté, membre du CA de féminiCités présente notre projet de recherche sur les obstacles à la mobilité rencontrés par les personnes trans dans les transports en commun.

De plus en plus de travaux sont faits sur le genre ou les sexualités dans la ville et une prise de conscience est amorcée, mais cela reste polarisé sur les femmes cis ou les personnes LGB. La singularité de l’expérience que les personnes transgenre ont de la ville (discriminations liées aux papiers d’identité par exemple) n’apparaît pas, d’où l’importance de traiter spécifiquement sur le sujet. C’est ce que fait Milan, qui, dans le cadre de son Master Recherche en Urbanisme et Aménagement à Paris 1, et au sein de FéminiCités, travaille sur la question des transidentités.

Milan explique d’abord en quoi le monde de la recherche académique et universitaire contribue à invisibiliser les personnes trans en déconsidérant l’étude des phénomènes d’oppression par celles-eux ci et en déliant l’étude des transidentités d’autres sujets d’études des sciences sociales, en l’occurrence l’étude des phénomènes sociaux urbains, de l’urbanisme ou de la mobilité.

De plus, le milieu universitaire est aussi un milieu hostile aux étudiant-e-s trans pour un certains nombre de raisons (transphobie des professeur-e-s et autres étudiant.e.s). Est en particulier mise en avant la difficulté à faire reconnaître par les administrations universitaires l’identité de genre des personnes trans (ex du changement de nom sur la carte étudiant). Par conséquent, les personnes trans sont nombreuses à abandonner leurs études, d’où le manque de chercheur.e.s trans dans les universités, le faible nombre et la piètre qualité des travaux menés sur le sujet. En outre, la transphobie du milieu de la recherche se manifeste par le peu de légitimité accordée aux personnes trans travaillant sur ces questions (avec l’argument bateau “comment être objectif en travaillant sur un sujet qui nous concerne ?”). Ce manque de légitimité supposé empêche toute influence sur l’action publique.

Pour ces raisons, le milieu militant constitue un espace plus à même de libérer la parole et les initiatives de recherche sur la thématique des transidentités. Ce milieu doit permettre de faire bouger les choses dans le milieu universitaire classique et, en contournant  constituer un espace qui permette à la recherche de se faire dans de bonnes conditions.

Le projet de recherche porté par FéminiCités est ensuite présenté plus en détail. Il est rappelé qu’il a été pensé dans la continuité du rapport rendu par la Fédération Nationale des Associations d’Usagers des Transports (FNAUT) en juin 2016 concernant le harcèlement sexiste dans les transports. Le rapport, bien que riche, était limité par son objet de recherche (toutes les femmes étaient amalgamées et seuls les phénomènes de harcèlement entre usagers étaient pris en compte, laissant de côté le harcèlement produit par les agents et les personnels de sécurité) et ce constat souligne la nécessité de travaux complémentaire. FéminiCités s’est donc saisi de cette question : l’objectif est de mener un large projet de recherche sur le harcèlement des personnes trans dans les transports, en Île-de-France et éventuellement dans d’autres grandes villes françaises, pour compléter l’enquête de la FNAUT et permettre aux personnes trans de se saisir du sujet en dehors du milieu universitaire. Le but est également de se servir des données récoltées et des conclusions de l’enquête pour peser sur l’action publique. En définitive, ce projet vise à permettre aux personnes trans de se réapproprier les outils de la recherche pour agir pour la défense de leurs droits. L’équipe de recherche est en train de se former et Milan invite toute personne intéressée (trans ou non) à le contacter.

Lucile Biarotte

Lucile Biarotte est doctorante à Paris-Est. Elle travaille sur la prise en compte des inégalités de genre dans les pratiques professionnelles des métiers de l’aménagement en France, depuis un an. Après une brève proposition de définition du concept de genre (système social des rôles attribués aux deux sexes, eux-mêmes construits socialement, et hiérarchie de ces rôles), elle explique qu’il est possible d’identifier deux acceptions du genre rapporté à l’urbanisme : la façon dont le genre influe sur les pratiques et les perceptions dans l’espace urbain et la façon dont l’urbanisme et les politiques urbaines prennent en compte le genre dans l’aménagement de l’espace.

Lucie cherche à travers sa thèse à déterminer le contexte et les facteurs qui favorisent une approche par le genre des questions urbaines, tout en identifiant les résistances ou obstacles à cette prise en compte. Au niveau microsociologique, elle pose comme hypothèse que laquelle la féminisation des milieux professionnels a pour conséquence une meilleure prise en compte des questions de genre dans la pratique de l’urbanisme.

Elle fait par dans ce cadre de la difficulté de trouver des données sur la présence de femmes dans le champs professionnel de l’urbanisme, en particulier du fait de la difficulté de définir c’est qu’est « un.e urbaniste » (les chiffres portant surtout sur les ingénieur.e.s, le milieu du BTP, les architectes…) Il est néanmoins possible de travailler à l’étude de la présence des femmes dans les formations d’urbanistes. Le CNJU (Conseil National des Jeunes Urbanistes) a par exemple rendu public un chiffre de 60% d’étudiantes.

Lucile a enrichi cette approche en étudiant les archives de l’Ecole d’Urbanisme de Paris (EUP) et les listes d’ancien.nes élèves. Elle constate que les femmes ont toujours été présentes dans ces formations et que la progression du nombre de femmes a été continue jusqu’à aujourd’hui. Néanmoins, cette féminisation globale s’accompagne d’un phénomène de « sous-orientation genrée » : les femmes sont plus nombreuses en filière administrative et les hommes largement dominant dans la filière technique.

Lucile conclut sont intervention par quelques suggestions de lecture : elle invite le public à se saisir de sa liste de diffusion (urba.genre@groupes.renater.fr) et à consulter sa bibliographie collaborative Zotéro (« Genre et Urbanisme »).

Leïla Frouillou

Leïla Frouillou témoigne sur la place du genre au seins des formations urbaines en tant que post-doctorante et chargée du cours de Sociologie urbaine du Master Urbanisme et Aménagement de Paris 1. Elle note qu’il n’existe pas de cours spécifiques sur les inégalités de genre en lien avec la sociologie urbaine et que le choix d’aborder ou non la question est laissée aux enseignant.e.s-chercheur.e.s et des chargé.e.s de TD. Il n’y a par ailleurs pas d’enseignant.e spécialiste de ces questions en urbanisme ou en géographie, ce qui crée une difficulté d’aborder le sujet en cours, mais pose aussi le problème de l’encadrement d’éventuels mémoires ou thèses sur le sujet.

Leïla constate également qu’à ces problèmes s’ajoute celui du sexisme en général de l’université et de la recherche comme milieux. De manière générale, le genre est un sujet dominé donc dans tous les domaines il y a très peu de travaux où la question du genre est l’objet central, elle apparaît toujours en filigrane et est donc traitée de manière très partielle et difficile à retrouver (absente des titres et des mots-clefs).

Les étudiant.e.s doivent se mobiliser pour demander plus de cours en lien avec la thématique du genre et celle des inégalités (c’est possible, le cours de Sociologie urbaine a été créé à la demande des étudiant.e.s), ainsi que l’extension et l’ouverture des formations doctorales. En attendant, pour montrer aux institutions que ce sujet est primordial et pour le légitimer auprès d’elles, possibilité de faire des conférences régulières, de créer des espaces de discussion sur la recherche et les opportunités de mise en pratique sur ces questions.

 

Ambre Elhadad

Ambre Elhadad est chargée de mission « droits des femmes, égalité et lutte contre les discriminations » à Champigny-sur-Marne. Elle explique que ce poste a pu voir le jour grâce à l’existante à Champigny d’une maire adjointe au Droit des femmes.

Elle présente, tout au long de sa prise de parole, plusieurs actions avec les services de la ville, les scolaires, les associations, pour essayer d’insuffler une culture de l’égalité. Son objectif est que les acteurs se saisissent de ces questions et qu’ils n’aient ensuite plus besoin de passer par elle. Elle parle notamment de l’organisation d’un collectif de marches exploratoires des femmes (marches en non-mixité qui permettent de poser un diagnostic quand à la réalité de l’occupation par les femmes de l’espace urbain). Ce groupe de « marcheuses » est accompagné par le collectif « Place aux femmes » qui organise des formations de prise de parole en public afin de permettrent aux femmes impliqués de présenter leur diagnostic aux élus municipaux. Les premières rencontres ont été positives et un nouveau calendrier d’action doit être mis en place.

Ambre explique que c’est dans le domaine de la Politique de la ville que les questions de genre sont les plus prises en compte, ensuite viennent le social, la santé, la jeunesse… l’urbanisme vient en dernier, et encore, on ne traite souvent la question que dans les quartiers populaires (alors que le sexisme est partout). Sur ces questions, elle participe à la production d’un rapport annuel sur la situation, obligatoire et indispensable au vote du budget.

Ambre Elhadad réfléchit aussi à la place du témoin de violences sexistes ; elle travaille notamment avec des collégien.ne.s, en non-mixité, autour du Projet Crocodile de Thomas Mathieu, d’abord pour identifier les situations dangereuses. Elle s’est rendue compte à cette occasion à quel point la socialisation et l’intériorisation des rôles était forte déjà chez ces enfants.

Enfin, elle propose d’autres pistes de recherche et d’interrogation. En particulier, la question de la politisation de l’espace public est posée : comment faire « sortir de Paris » les grandes marches et mobilisations concernant les droits des femmes ? Il faut donner visibilité à la banlieue pour que sa mobilisation sur ces sujets soit perceptible et s’amplifie. Il y a aussi intérêt à réfléchir sur l’occupation des espaces de loisir en fonction du genre, en particulier dés l’enfance avec les cours de récréation.

Tonia d’Araio

Tonia d’Araio est cheffe du service Etudes et projets urbains à la Mairie de Champigny. Architecte de formation, elle commence son intervention en prétant son témoignage aux observations de Lucile Biarotte, ayant elle-même connu l’évolution des effectifs féminin dans les formations d’architecture. Elle pointe du doigt la situation d’injustice concernant le concours d’ingénieur territorial ouvert uniquement aux architectes et non aux urbanistes, sachant que les femmes sont plus nombreuses en urbanisme qu’en ingénierie ou en architecture.

Concernant la place des femmes dans l’espace public, elle pense qu’il faut aborder aussi la question du point de l’architecture et des sens : ayant intériorisé leur intériorisé et leur vulnérabilité, les femmes en ville développent davantage leurs sens, ce qui les handicapent. Tonia propose en ce sens d’aborder le genre comme on aborde le handicap et d’axer le discours sur l’accessibilité.

Tonia note aussi qu’il y a de plus en plus d’idées qui émergent pour un espace public plus appropriable par les femmes mais qui se heurtent souvent au “principe de réalité”. Elle cite l’exemple d’un PRU (Plan de Rénovation Urbaine) où, pendant la concertation sur le réaménagement de l’espace central du quartier, les femmes ont demandé des appareils de fitness. Cela donnait pour une fois l’opportunité de les satisfaire en tant que femmes et non en tant que mères (cf. bancs devant les jeux pour enfants). Cependant, la demande était impossible à satisfaire pour des raisons de budget et de technique (comment faire pour que ces équipements ne soient pas appropriés par les hommes?) Elle conclut son intervention, et la conférence en encourageant les jeunes urbanistes à se saisir du sujet.

 

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