FéminiCités à Nuit Debout

Inès Edel-Garcia

Il y a tout juste un an, FéminiCités découvrait Nuit Debout, mouvement de mobilisation citoyenne né en réaction à la loi Travail. Curieuses, quatre de nos militantes se sont rendues plusieurs fois Place de la République entre avril et juin 2016. L’objectif était se faire une idée du mouvement et plus particulièrement de la commission Féminismes, dans ses configurations mixtes et non-mixtes. Vivre l’expérience Nuit Debout avait un double intérêt pour l’association : interroger les rapports de genre dans l’occupation d’un espace public et dans les mouvements sociaux. Sur place, nous avons rencontré trois militant.e.s qui ont souhaité rester anonymes. Immersion et témoignages.

Nuit Debout a sa commission Féminismes

La commission Féminismes de Nuit Debout, c’est quoi au juste ? D’après certain.e.s, elle serait le produit de la fusion entre une commission féminisme et une commission LGBTQI+. Elle s’organise chaque soir autour de moments mixtes et non-mixtes. Un ruban arc-en-ciel délimite un carré non-mixte pour les femmes et les minorités de genre.

Il est 18h, la commission non-mixte va bientôt commencer. A l’ordre du jour, une discussion sur la culture du viol et le consentement, suite aux agressions sexuelles qui se sont produites sur la place et qui ont fait les choux gras de certains médias. On souhaite en effet désamorcer le traitement sensationnaliste des médias. Nous réfléchissons donc à la façon de rédiger le communiqué de presse. Il se structurera autour de trois axes principaux : seules les personnes concernées sont légitimes à en parler, cela ne se produit pas que sur la place de la République, et c’est tout le mouvement qui désapprouve ces actes de violence. « Ca ne devrait pas être du bon sens que de ne pas se bourrer la gueule à 4h du mat en mini jupe ! » s’insurge une participante. On envisage des actions concrètes comme des ciné-tracts, c’est-à-dire des mini-clips avec des témoignages des victimes d’agressions sexuelles et un autre clip expliquant ce que sont la culture du viol et le consentement. On s’échange nos coordonnées pour pouvoir discuter sur le chat Féminismes Debout, où seul.e un.e membre peut en ajouter un.e autre, afin de poursuivre le projet. Ironie du sort : alors même que nous parlons de consentement, certains hommes cis s’approchent de l’espace safe pour nous prendre en photo, et ce, malgré les panneaux d’interdiction. « Non, c’est non ! » leur hurle une femme de la commission.

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Vue depuis la commission Féminismes non-mixte

Au sein du groupe de parole, on rencontre des personnes très sensibilisées et formées aux questions de genre, avec un langage militant et technique bien rôdé. Tout le monde peut néanmoins participer, moyennant le respect du tour de parole. Il n’y a pas de formation à proprement parler, mais on y fait de la pédagogie pour constituer de nouveaux alliés. J., jeune étudiant militant LGBT, évoque la technique du « bouton de veste », à savoir l’explication d’un.e militant.e à un.e autre, mais de pair à pair. « Personne n’est là pour imposer son point de vue, mais on peut l’expliquer » justifie-t-il.

La (non-)mixité en question

Evidemment, ce n’est qu’une fois que l’espace devient mixte que l’on prend conscience de l’effet de la non-mixité. « Je n’aime pas les commissions mixtes car je suis un mec trans avec un passing de mec » raconte D., animateur d’autodéfense féministe. Avant d’ajouter : « Même en commission non-mixte, il y a toujours des mecs cis autour qui me montrent du doigt, signalant qu’il y a un mec au milieu alors que c’est non-mixte. Ca me visibilise comme étant une personne trans». Non loin de là, F., militante d’une association féministe, participe pour la première fois à une réunion non-mixte dans un cadre féministe. Au départ, elle était assez critique vis-à-vis de la non-mixité. « Honnêtement, la première réunion non-mixte féministe que j’ai faite à Nuit debout n’a pas été hyper convaincante. Ce n’était pas structuré et il n’y a pas eu de réunion mixte ensuite. La deuxième était mieux. L’idée était vraiment de faire émerger des propositions en réunion non-mixte, puis de les dévoiler en commission mixte. (…) Sans ce lien, la non-mixité n’a pas de sens. Séparer, juste pour le principe de séparer, moi, ça ne m’intéresse pas. Je ne vois pas en quoi ça sert la cause féministe. (…) Le féminisme est un combat qui ne se gagnera pas sans les hommes cis. » explique-t-elle. Nuancée, elle pense que la non-mixité est une étape de la lutte, pas une fin en soi, « sinon on crée du clivage dans une situation déjà clivante ».

« Convergence des luttes » féministes ?

Clivant, le mouvement féministe l’est déjà très fortement. Et ça transparaît parfois au sein même de commission Féminismes. « J’ai croisé une femme qui se disait féministe et qui pourtant ne partageait aucune valeur avec moi. Mais c’était intéressant d’avoir son avis, d’échanger avec elle. Le débat, c’est la richesse même de la lutte. » commente F. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il y a un –s à féminismes. Le voile, la prostitution, la GPA, les transidentités… Autant de combats qui divisent les personnes se revendiquant du féminisme. Pour D., « c’est ce qui fait qu’on est parfois obligé de faire des manifestations séparées. Mais je pense que c’est pertinent [de faire des réunions non-mixtes avec des femmes cis] pour sensibiliser à l’ouverture et parce qu’on a des problématiques en commun ». Comment dès lors rallier nos féminismes ?

De son côté, J. estime que la communauté gay est invisibilisée au sein de la commission et qu’il y a beaucoup de discriminations car on y trouve une majorité de femmes blanches cisgenres. Il regrette que l’intersectionnalité ne soit pas suffisamment prise en compte dans la commission. Rappelant les différentes vagues du féminisme à commencer par la lutte pour les droits sociaux puis pour les droits reproductifs, il pense que le féminisme intersectionnel est « le futur du féminisme ». « En même temps, si les gens ne sont pas là, on ne peut rien faire…(…) Ca se renouvelle en marge, mais on garde un noyau dur » se lamente-t-il.

Les mouvements sociaux, eux-mêmes, ne sont pas exempts de violences et discriminations. Ils peuvent parfois contribuer à reproduire la domination masculine. D. rappelle que la transphobie, comme le racisme et le sexisme, existe dans les milieux militants. « Des militantes féministes qui sont violées par des collègues militants, mecs cis, dans des mobilisations antifascistes, anarchistes, etc. Il y en a eu et il y en aura encore. (…) Tout ça parce qu’à partir du moment où tu es militant, tu ne peux pas être un violeur».

En tout état de cause, la commission Féminismes a contribué à faire avancer les causes féministes. Du moins à l’échelle individuelle. Pour F., elle a permis de sensibiliser des gens qui auparavant ne s’étaient jamais posé la question. « En commission, j’ai vu des femmes cis se sont dit ‘ce que je vis est théorisé’, ‘ce n’est pas un cas isolé, c’est un fait structurel’, ‘il y a des gens qui militent pour nos droits’. Dans leurs quotidiens, elles verront autrement ce qu’elles vivent » souligne-t-elle.

Nuit Debout, une nouvelle façon de militer

Dans l’ensemble, Nuit Debout apparaît malgré tout comme un mouvement qui vient réformer les façons de militer. Pour F., « ça a le mérite de créer des liens entre des personnes qui ne se seraient jamais rencontrées ailleurs (…) J’y ai rencontré beaucoup de gens m’expliquant ne pas avoir été engagés auparavant et qui pourtant se retrouvent vachement dans ce mouvement. (…) Cela permet de fédérer des gens qui ne se projettent pas dans une entité politique. »  C’est sans doute la nouveauté de Nuit Debout : on y lutte davantage en tant qu’individu, et non plus au sein d’une organisation partisane structurée. C’est la leçon que tire J. de ce mouvement : « On voit de nouvelles façons de se mobiliser, de s’organiser. Mais ça, les médias ne le disent pas ! Avant, on avait des gens engagés dans des structures différentes (partis, syndicats…). Nuit Debout permet de brasser les profils, de créer de nouveaux modes d’actions, de nouvelles occupations ». Plusieurs actions spontanées ont émergé de la commission Féminismes. L’une d’entre elles est le pink block safe, lancé le 28 avril 2016. Il s’agit de créer espace safe à l’intérieur des cortèges de manifestant.e.s. La brigade anti-sexiste est aussi née à Nuit Debout. Les militant.e.s se donnent rendez-vous en message privé sur Facebook. Ils.elles agissent masqué.e.s pour dénoncer les publicités sexistes dans l’espace public, puis se séparent et repartent. D. réfléchit aussi à des actions à mener, comme l’idée de monter un service d’ordre féminisme au sein de Nuit de Debout, en partenariat avec la commission Accueil et sérénité, pour lutter contre les agressions sexistes, transphobes, homophobes. « On a des idées marrantes, comme le fait de balancer de la couleur rouge à  un mec cis qui agresserait une personne » dévoile-t-il.

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La Brigade Anti Sexiste (BAS)

Le manque de structuration peut néanmoins laisser certaines personnes perplexes. « C’est au jour le jour. Quand on fait un projet, on ne sait pas si on peut faire confiance aux gens, s’ils reviendront, si le projet va suivre. Ca pose la question de l’engagement et de la fidélisation d’un mouvement. (…) Il faut laisser du temps et de l’espace pour s’engager. On ne peut pas exiger de l’autre qu’il soit au même niveau que soi (…) C’est difficile d’assurer le suivi et en même temps, c’est le charme du mouvement »  témoigne F. En effet, la première fois que nous sommes allées à la Commission Féminismes, nous avions collectivement décidé de faire des ciné-tracts. Finalement, le projet a évolué vers autre chose lors de notre visite suivante. La commission a privilégié un clip musical avec un groupe de rappeuses venant du 95. « On se rend compte que les gens qui ont le plus de temps finissent par prendre le lead. En même temps, c’est le jeu. L’expression ‘les absents ont toujours tort’ s’applique très bien ici » admet F.

Nuit Debout. Et après ?

Lors de nos dernières visites, en juin 2016, la place de la République est de plus en plus clairsemée. Peu à peu, le mouvement se tarit. La loi Travail est sur le point d’être adoptée, la météo est pluvieuse et surtout, les forces de l’ordre tâchent chaque jour un peu plus de disperser le mouvement d’occupation. « Je ne pense pas que Nuit Debout va révolutionner la société, là, tout de suite, demain. En revanche, c’est un indicateur d’une prise de conscience collective mais aussi individuelle». Pendant plusieurs mois, Nuit Debout aura galvanisé une génération nostalgique de Mai 68, mais née à l’ère du numérique, de la mondialisation et de la sur-consommation. Il faut s’armer de patience. F. croit beaucoup en la philosophie des colibris, où chacun apporte sa pierre à l’édifice et où, à la fin, on parvient collectivement à vaincre les maux du siècle. « C’est lent, c’est dur, surtout pour les gens qui souffrent de violences et qui subissent les oppressions. (…) Peut-être que si Nuit Debout s’essouffle, ils continueront à se voir en dehors. En tout cas, je pense que ça aura un impact sur la façon d’appréhender la présidentielle de 2017 » conclut-elle. A méditer…

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